Espagne – Le P. Pérez Godoy, SDB : « Aucune guerre n’est justifiée, et encore moins au nom de Dieu »
Quels sont les défis spécifiques que vous voyez pour les présences salésiennes dans la Région Méditerranée ?
Le premier est l’extraordinaire diversité de cette Région : langues, cultures, religions et réalités sociales… La Méditerranée comprend des sociétés européennes sécularisées, des contextes chrétiens orthodoxes et plusieurs Pays à majorité musulmane.
Dans certains Pays, les chrétiens vivent en minorité et sont confrontés à des contraintes juridiques ou sociales ; ailleurs, la sécularisation agressive pose de nouveaux défis pastoraux, malgré certains signes de retour à la spiritualité, ainsi que la nécessité d’un dialogue interreligieux. La situation des jeunes est donc très diverse : l’Europe est confrontée à un déclin démographique et à une inquiétude croissante concernant la santé mentale des jeunes, tandis que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ont une importante population jeune, confrontée au chômage, aux pressions migratoires et à l’instabilité politique.
Bien que les défis démographiques et le vieillissement soient manifestes dans certaines parties de l’Europe, la Région continue de témoigner d’une forte vitalité pastorale. L’expansion des œuvres dédiées aux jeunes à risque, aux migrants et aux personnes socialement vulnérables est particulièrement significative. Ce sont des signes de croissance missionnaire et de notre détermination à rester présents là où les jeunes ont le plus besoin de nous.
En définitive, à ce carrefour de continents, de cultures et de traditions de foi, et au milieu de situations d’extrême pauvreté, de violence et de guerre, les Salésiens de la Région Méditerranée continuent de vivre leur vocation salésienne avec courage et réalisme. Nous sommes conscients des défis, mais nous avons confiance en la Providence et avons choisi de lire l’histoire dans la perspective de l’espérance. En réalité, nous ne sommes pas appelés à préserver des structures, mais à susciter l’espérance. C’est là le premier et principal défi. La diversité des contextes nous invite à être profondément enracinés dans le Christ et, simultanément, capables de dialogue, de respect et de créativité.
Comment décririez-vous le moment que les Salésiens vivent aujourd’hui ?
Même si cela semble déjà entendu, c’est pourtant vrai : nous vivons un changement d’époque, une véritable révolution. Mais cela ne nous inquiète pas. C’est le fondement du renouveau de la Congrégation Salésienne, que nous avons entamé dans les années 1970, par le Chapitre Général Spécial, en réponse à l’appel du Concile Vatican II. Depuis lors, nous n’avons cessé de renouveler la Congrégation selon les besoins du temps, en recherchant toujours ce que nous appelons la fidélité dynamique, c’est-à-dire à Don Bosco et à notre époque. Cela est typiquement salésien.
C’est pourquoi le CG29 marque une continuité dans ce renouveau, une consolidation des grands choix qui façonnent notre identité – qui sont indispensables – et, simultanément, une ouverture à l’innovation face aux nouveaux défis. Par exemple, pour le sexennat que nous avons entamé il y a un an, nous nous sommes fixés quatre axes prioritaires de travail. Le premier concerne le renforcement de la centralité du Christ dans nos vies, à l’exemple de Don Bosco ; le deuxième porte sur notre Proposition Pastorale, actualisée charismatiquement et mise en œuvre avec compétence et professionnalisme ; le troisième, très actuel, se concentre sur l’Intelligence Artificielle et les défis éducatifs et pastoraux qu’elle soulève ; et enfin, mais très important, sur notre Université Pontificale Salésienne de Rome.
La Région Méditerranée souffre d’une grave pénurie de vocations. Quel est votre diagnostic de cette crise et quels parcours salésiens concrets proposez-vous pour y remédier ?
Dans notre Région Méditerranée, à l’exception de la Croatie, les chiffres témoignent d’une certaine fragilité, mais, du point de vue de la foi, cette fragilité nous rappelle que l’avenir est bâti sur la grâce de Dieu, et non sur nos seules forces. En tant que Salésiens de cette Région, nous avons essayé de tracer un chemin de conversion personnelle et communautaire, de renouveler notre frontière missionnaire et d’approfondir notre discernement de la vie consacrée salésienne aujourd’hui. Car, avant même les chiffres, notre préoccupation première est de vivre notre vie consacrée salésienne de manière à susciter des questions et des défis chez les jeunes d’aujourd’hui, afin que notre fécondité vocationnelle puisse s’épanouir.
Mais, à mon avis, pour comprendre cette crise vocationnelle, il nous faut aussi prendre en compte le contexte dans lequel nous vivons. Il est profondément marqué par une « crise de la culture vocationnelle ». Dans une culture marquée par l’individualisme et la sécularisation, par la méfiance envers tout ce qui implique sacrifice, renoncement et effort, il est très difficile de concevoir la vie comme une vocation. À cela s’ajoutent d’autres difficultés, telles que la faible natalité, les crises familiales, la faiblesse de l’enseignement de la foi, le fléau des abus et certains courants de discrédit envers l’Église.
Il n’y a pas de solution miracle pour inverser cette situation. Mais je crois que le seul chemin possible est celui d’une expérience fidèle et prophétique de notre vocation salésienne consacrée, qui révèle notre passion pour le Christ et pour les jeunes ; le témoignage attrayant d’une fraternité joyeuse ; être parmi les jeunes, marcher avec eux, percevoir leurs préoccupations et leurs espoirs, leur offrir le visage d’une Église bienveillante ; leur offrir une proposition sérieuse de parcours d’éducation à la foi et un accompagnement spirituel efficace pour les aider dans leur réponse personnelle à Jésus-Christ ; et l’engagement de toute la communauté chrétienne à développer et soutenir la promotion vocationnelle par des processus efficaces, et non par des événements isolés. Le reste dépend de la grâce de Dieu.
L’Europe et la Méditerranée sont marquées par des conflits tels que la guerre en Ukraine et au Moyen-Orient. Que répondez-vous aux leaders qui veulent transformer la guerre en Iran en une croisade au nom de Dieu ?
Aucune guerre n’est justifiée, et encore moins au nom de Dieu. Il y a quelques jours, l’Archevêque de Rabat, le Cardinal Cristóbal López, SDB, a déclaré à Séville qu’« un chrétien qui justifie la guerre doit examiner sa conscience ». Mais pas seulement les chrétiens, toute personne de bonne volonté devrait le faire. Une chose que j’ai apprise au cours de ces années de service dans cette région, c’est que juger à distance n’est pas la même chose que de voir la réalité de face. Par exemple, lorsque nous parlons allègrement, de loin, des « effets collatéraux », nous constatons que ces prétendus effets collatéraux ont un nom concret, des visages, ce sont des personnes, beaucoup d’enfants, blessées dans leur dignité la plus profonde ; des familles détruites, sans abri, sans avenir… Le plus grand regret est que, derrière tout cela, se cachent toujours des intérêts économiques et des stratégies de pouvoir qui cherchent à s’imposer par la raison de la force, et jamais par la force de la raison. Que je souhaite que notre Europe s’unisse d’une seule voix pour défendre la dignité humaine, la liberté, les droits individuels, le pouvoir de la raison et le dialogue !
La Méditerranée est-elle toujours le « grand cimetière des migrants », comme l’a dit le Pape François ?
Malheureusement, c’est encore le cas. C’est pourquoi la migration est devenue une priorité pastorale essentielle pour nous, les Salésiens, et pour l’Église. Le bassin méditerranéen demeure l’un des principaux couloirs migratoires du monde, et les œuvres salésiennes sont souvent en première ligne de l’accueil, de l’éducation et de l’intégration. Nous essayons de redoubler d’efforts, non seulement ici, en les accueillant et en favorisant leur intégration sociale, mais aussi à travers des projets de développement dans leurs régions d’origine, afin d’améliorer leurs conditions de vie et de leur permettre de s’épanouir pleinement sans avoir à émigrer. Puisse Dieu faire que vienne le temps où l’émigration soit un droit librement exercé, et non une obligation visant à rechercher des conditions de vie plus dignes.
Dans ce sens, suivant l’exemple du Pape François, le Pape Léon déclare dans son Exhortation Apostolique Dilexi te que « L’Église, comme une mère, marche avec ceux qui marchent. Là où le monde voit des menaces, elle voit des fils ; là où l’on construit des murs, elle construit des ponts ». Certains, y compris des chrétiens et des chrétiennes, devraient en prendre bonne note.
Qu’attendez-vous du voyage du Pape, d’abord en Algérie, puis en Espagne ?
Cette première étape du voyage du pape en Afrique vise à renforcer les liens entre le Vatican et l’Algérie, en promouvant la paix et la compréhension mutuelle. Nous espérons que cela contribuera à lever les obstacles et à faciliter l’entrée des missionnaires sur cette frontière missionnaire, ce qui est une bénédiction pour notre Région et un appel à une plus grande solidarité.
Concernant la visite en Espagne, nous, les Espagnols, nous l’attendons avec impatience depuis la dernière visite d’un Pape en 2011. J’espère qu’elle contribuera à ouvrir des horizons d’espoir, de paix, de compréhension et de réconciliation, et surtout, que ses messages nous aideront à vivre notre foi fidèlement à Jésus-Christ, dans la communion ecclésiale et fidèlement aux rêves et aux espoirs des hommes et des femmes de notre temps, en particulier les jeunes et les plus pauvres. J’attends beaucoup de la visite du Pape aux îles Canaries, axée sur la réalité des migrations. Nous espérons qu’elle nous aidera à changer nos cœurs face à cette réalité.
Le texte intégral de l’entretien est disponible en espagnol ici